Un édulcorant artificiel saurait-il résoudre le mystère?

Tout comme dans le jeu classique de Clue®, un chercheur a utilisé la déduction comme outil d’enquête pour aboutir à ce qui pourrait être un des plus importants facteurs de risque de la maladie inflammatoire de l’intestin (maladie de Crohn et colite ulcéreuse).

Le coupable – la perturbation de la muqueuse intestinale causée par les composés chimiques alimentaires;

L’endroit – les pays développés comme le Canada où la population aime le sucré; et

L’arme – le sucralose.

De grande importance à l’hypothèse du Dr Xiaofa Qin, récemment publiée dans la revue The Canadian Journal of Gastroenterology,1 est le mystère qui entoure le fait que le Canada compte la plus haute prévalence de cas déclarés de la maladie inflammatoire de l’intestin (MII) dans le monde entier. La MII est bien plus prévalente dans les pays développés, mais depuis le début des années 1990, on constate au Canada une augmentation marquée de la prévalence de la maladie de Crohn et de colite ulcéreuse, plus importante encore que celle d’autres pays développés tels que les États-Unis et l’Angleterre. Qu’est-ce qui est si différent au Canada? D’après Qin, la réponse réside dans l’utilisation répandue et à long terme du sucralose dans ce pays.

Le sucralose est un édulcorant artificiel (il est 600 fois plus sucré que le sucre) qui depuis les deux dernières décennies est un ingrédient commun dans des milliers de produits alimentaires, entre autres les édulcorants de table (p. ex., Splenda®), les desserts, les bonbons, les céréales de déjeuner, les vinaigrettes, les boissons alcoolisées et bien d’autres encore. Il existe de plus en plus de données selon lesquelles la consommation régulière de sucralose exerce des effets négatifs sur les intestins, tels que l’inhibition de la croissance de bactéries bénéfiques et des modifications de la composition microbienne.2 Qin est de l’avis que cette perturbation soutenue de la muqueuse des intestins causée par les composés chimiques alimentaires peut entraîner la MII.3

Il y a près de dix ans, Qin soutenait que la saccharine, un édulcorant artificiel antérieur qui a un effet semblable au sucralose sur les intestins, pourrait être un des plus importants facteurs de risque de la MII.3 Qin a surveillé l’utilisation de la saccharine pour différentes durées et à différents endroits. Aux États-Unis, par exemple, la consommation de saccharine a monté en flèche à partir des années 1950 pour atteindre le sommet de sa popularité dans les années 1960 et au début des années 1970. De même, l’incidence de la MII a augmenté de façon draconienne pendant cette période. Lorsque la consommation de saccharine a diminué dans les années 1980 avec l’introduction de nouvelles règles de la US Food and Drug Administration (FDA), limitant son utilisation (à cause des ses propriétés cancéreuses), l’incidence de la MII a aussi diminué.

En 1995, même malgré les restrictions quant à son utilisation dans les aliments, les Américains ont consommé 4 500 tonnes de saccharine, les habitants de l’Europe occidentale en ont consommé 4 100 tonnes et la population du Japon en a consommé 140 à 150 tonnes. À l’appui de l’hypothèse de Qin, l’incidence de la MII dans ces trois régions était proportionnelle à leur consommation de saccharine. Bon nombre d’études ont identifié le sucre comme facteur de risque alimentaire constant de la MII; Qin avait cependant suggéré que le sucre tel quel n’était pas le facteur de risque véritable de la MII mais qu’il s’agissait plutôt de la demande pour des aliments sucrés dans la diète et plus particulièrement de la consommation accrue de saccharine y étant liée.

Cet article ne pouvait cependant expliquer la raison de l’incidence nettement plus élevée de la MII au Canada plus que nulle part autre au monde, surtout que le Canada possède les règles les plus rigoureuses de presque tous les pays du monde en ce qui concerne la saccharine, et ce, depuis les trois dernières décennies. Si la saccharine représente un important facteur de risque comme Qin l’a proposé, l’incidence de la MII au Canada ne devrait-elle pas être moindre que celle d’autres pays développés?

Dans le cadre de cette dernière hypothèse, Qin suit maintenant la piste du sucralose pour obtenir des indices. Le sucralose, largement utilisé au Canada depuis plus longtemps que tout autre pays, est deux fois plus sucré que la saccharine. Extrapolant d’autres recherches récentes, Qin soutient que le sucralose est probablement encore plus destructif pour les intestins que la saccharine. Le Canada fut le premier pays à approuver l’utilisation du sucralose au début des années 1990 – juste avant que les incidences de la maladie de Crohn et de colite ulcéreuse se mettent à croître à un taux sans précédent.

Coïncidence?

En examinant toutes les autres preuves, Qin n’en est certainement pas de cet avis. Le sucralose semble en effet être très coupable. Qin recommande avec insistance que la communauté scientifique mène des investigations précises dans le but de déterminer s’il existe un lien définitif entre le sucralose et la maladie inflammatoire de l’intestin « avant qu’il ne soit trop tard ». D’ici l’obtention de preuves additionnelles, prenez un moment pour réfléchir à ce que vous utilisez pour sucrer vos aliments et vos boissons.


Publié pour la première fois dans le bulletin Du coeur au ventreMC numéro 180 – 2011
1. Qin X. What made Canada become a country with the highest incidence of inflammatory bowel disease: Could sucralose be the culprit? The Canadian Journal of Gastroenterology. 2011;25(9):511.
2. Mohamed B et al. Splenda Alters Gut Microflora and Increases Intestinal P-Glycoprotein and Cytochrome P-450 in Male Rats. Journal of Toxicology and Environmental Health, Part A. 2008;71(21):1415-29.
3. Qin X. Impaired inactivation of digestive proteases by deconjugated bilirubin: The possible mechanism for inflammatory bowel disease. Medical Hypotheses. 2002;59(2):159-63.