Bien qu’il ne fasse aucun doute que le gluten est à l’origine des symptômes débilitants de la maladie cœliaque, nous avons peut-être été trop rapides à supposer que cette protéine, que l’on retrouve dans le blé et certaines autres céréales, est également responsable des symptômes liés à une sensibilité au gluten non cœliaque (SGNC), que l’on appelle souvent familièrement une intolérance au gluten.

La maladie cœliaque touche seulement 1 % de la population, mais l’on estime qu’un autre 6 % de la population pourrait souffrir d’une SGNC. Pourtant, comme nous l’avons mentionné dans le numéro 189 du bulletin Du coeur au ventreMC, jusqu’à 22 % des Canadiens cherchent à éliminer complètement le gluten de leur régime. Bien qu’un bon nombre de personnes croient que le gluten est responsable d’une vaste gamme de symptômes et de malaises, il est bien peu probable que le gluten en est réellement la cause. De plus, nous ne comprenons toujours pas très bien comment fonctionne une SGNC. Cette affection fait l’objet d’une grande controverse, puisque nous ne connaissons aucun marqueur physique et que les études menées sur ce sujet continuent de donner des résultats partagés. Certaines nouvelles études indiquent qu’il est même possible que la SGNC n’est pas réellement une sensibilité au gluten, mais bien à un autre composant de la plante.

Alors, que peut-il bien se cacher derrière le blé, le gluten et la sensibilité au gluten non cœliaque?

 

Comment savons-nous que le gluten, et non un autre composé du blé, affecte la santé des personnes souffrant de la maladie cœliaque?

Les médecins ont observé que certains enfants souffraient d’une diarrhée aigüe. Lorsque ces enfants ont éliminé le blé de leur régime, ils ont cessé de souffrir de ce symptôme. En procédant par élimination, les chercheurs ont testé différents aspects du blé pour cerner la partie exacte qui cause la maladie cœliaque. En éliminant le blé du régime des patients souffrant de la maladie cœliaque et en réintroduisant différentes parties de la plante, les chercheurs ont découvert que le gluten relançait les symptômes, mais que d’autres parties du blé, telles que l’amidon, ne provoquaient aucun symptôme.

 

Une sensibilité au blé non cœliaque

Certaines personnes ayant reçu un diagnostic de SGNC pourraient en réalité être sensibles à l’un des nombreux autres composants du blé, peut-être une différente protéine ou un glucide. Parce que l’on sait déjà que le gluten cause des problèmes chez les personnes atteintes de la maladie cœliaque, on suppose couramment qu’une personne qui affirme se sentir mieux après avoir éliminé le blé de son régime présentait une réaction au gluten. Pourtant, le blé a une structure complexe avec un nombre estimatif de 95 000 gènes, ce qui est plusieurs fois plus nombreux que ce que les scientifiques estiment pour le génome humain. Les gènes du blé pourraient contenir de nombreux composés différents, dont n’importe lequel (autre que le gluten) pourrait être à l’origine des symptômes. Bien que l’élimination du gluten aide ces personnes à se sentir mieux, peut-être est-ce parce qu’elles évitent aussi tous les autres composés du blé, y compris celui qui est la vraie cause des symptômes.

Il peut être particulièrement difficile de déterminer si les symptômes sont causés par le gluten ou par une autre molécule du blé au moment d’établir le diagnostic de SGNC. Contrairement à la maladie cœliaque, il n’existe aucun marqueur physique pour la SGNC. La majorité des études et des diagnostics font donc appel à un régime d’élimination du blé pour déceler ou confirmer les troubles du gluten non cœliaques. Cependant, en éliminant le blé du régime, il est difficile de confirmer quel aspect du blé est à l’origine des symptômes.

Il est toutefois important de connaître la différence, puisqu’il est possible que les personnes qui éprouvent des problèmes avec d’autres substances retrouvées dans le blé puissent tout de même consommer du gluten en toute sécurité. Cela signifie que le gluten provenant d’une source autre que le blé et de nombreux aliments communs contenant du gluten, notamment les sauces, les assaisonnements, les charcuteries, les vinaigrettes et l’avoine, pourraient ne présenter aucun danger pour certaines personnes qui souffrent d’un autre type de sensibilité au blé. De plus, si la substance à l’origine des problèmes se retrouve dans d’autres produits céréaliers qui ne contiennent aucun gluten, cette personne pourrait continuer à souffrir de ses symptômes même après avoir éliminé le gluten de son régime. Le problème, c’est qu’il n’y a pas de moyen facile pour trouver quelle partie du blé provoque vos symptômes. En ce moment, vous ne pouvez pas simplement demander à votre médecin de procéder à une analyse sanguine. Peut-être que l’avenir nous réserve d’autres recherches sur ces autres composants possiblement en cause.

 

Les FODMAP

L’un des composants du blé qui peuvent provoquer des symptômes digestifs fait partie d’une famille de glucides fermentescibles que les chercheurs considèrent comme une cause possible du syndrome de l’intestin irritable (SII). Regroupés sous le nom de FODMAP (Fermentable Oligo-, Di-, and Mono-saccharides, and Polyols), ces glucides comprennent les oligo, di et monosaccharides et les polyols fermentescibles. Reportez-vous au numéro 184 du bulletin Du coeur au ventreMC ou au site mauxdeventre.org pour obtenir des renseignements additionnels sur les FODMAP. Chez certaines personnes, ces composés provoquent des symptômes gastro-intestinaux tels que des ballonnements et de la diarrhée. Le blé est une importante source d’oligosaccharides, bien que les oignons et l’ail contiennent aussi ce type de glucide.

Les études courantes tentent d’élucider les liens éventuels entre ces glucides et les symptômes du SII. Le SII touche de 13 % à 20 % des Canadiens et provoque des douleurs abdominales, des ballonnements, une constipation ou de la diarrhée. Il pourrait exister une certaine confusion entre le diagnostic de SGNC et celui du SII et une sensibilité aux FODMAP.1 Une étude a trouvé que les personnes souffrant du SII avec une SGNC autodéclarée réagissent en fait mieux à un régime appauvri en FODMAP qu’à un régime sans gluten.2

Il peut être bien plus difficile de gérer une intolérance aux FODMAP, puisque ces glucides se trouvent dans une vaste gamme d’aliments sains, y compris de nombreux types de fruits et de légumes. La majorité des gens peuvent très bien tolérer les FODMAP, mais chez certaines personnes, ceux-ci peuvent causer des malaises gastro-intestinaux. Si vous croyez que les FODMAP sont à l’origine de vos symptômes, vous devriez consulter un diététiste professionnel afin de vous assurer de manger un régime bien équilibré tout en évitant les aliments qui provoquent vos symptômes gastro-intestinaux.

 

Trop de gluten?

Le blé que nous mangeons aujourd’hui a subi d’importants changements au cours des derniers millénaires. Bien que l’homme consomme probablement des céréales depuis déjà au moins 30 000 ans, il a commencé à cultiver le blé dans le Croissant fertile (une région dans le Moyen-Orient) il y a environ 10 000 ans.3 Depuis, il le cultive à son gré et, puisque le gluten donne aux produits du blé une texture agréable, il a commencé à créer des souches de blé avec des teneurs extrêmement élevées en gluten même avant qu’il ne connaisse ce qu’est le gluten. Au cours des derniers siècles, cet effet s’est multiplié. Notre compréhension scientifique accrue de l’agriculture a donné lieu à des produits de blé avec une teneur en gluten bien plus élevée que ce que consommait l’homme par le passé.4

Contrairement aux personnes souffrant de la maladie cœliaque, de nombreuses personnes ayant une SGNC peuvent en réalité tolérer de petites quantités de gluten. Il est possible que ce ne soit qu’une question de quantité. Par exemple, nous devons tous manger des fibres pour maintenir la santé de nos intestins, mais en consommer une trop grande quantité à la fois peut provoquer des ballonnements, une constipation ou de la diarrhée. De même, certains chercheurs croient que puisque la culture moderne du blé a créé des plantes qui contiennent de bien plus grandes quantités de gluten que le blé du passé, ces nouvelles souches de blé contiennent simplement bien plus de gluten que ne peuvent tolérer certaines personnes sensibles au gluten.4 Si c’est le cas, de nombreuses personnes qui ont décidé d’éliminer le gluten de leur régime pourraient bénéficier d’un remplacement des produits de blé standards par des céréales anciennes telles que l’épeautre, le kamut, le Red Fife et le triticale; elles pourraient ainsi profiter des avantages que leur procure le blé sans souffrir de malaises intestinaux.

 

Le blé n’est pas la seule plante qui a subi d’importants changements en agriculture. De nombreux aliments que nous mangeons aujourd’hui n’existaient pas il y a quelques milliers d’années. Par exemple, le brocoli, le chou-fleur, le chou, le chou frisé et les choux de Bruxelles proviennent tous de la culture d’une même plante ancienne. Tous les types de pommes que nous aimons tant aujourd’hui sont issus de la pommette amère et peu appétissante. La carotte était autrefois très amère et surtout violette (on peut encore trouver des carottes patrimoniales, comme celles que l’on cultivait autrefois), avant que nous ne commencions à la cultiver pour en améliorer le goût, dans des couleurs diverses, et que nous portions enfin notre choix sur les grandes carottes oranges, que nous ne cultivons que depuis environ 400 ans. Les variétés de fruits sans graines, tels que les bananes, les melons, les oranges et les raisins, constituent d’autres exemples d’aliments qui ont évolué avec l’aide de l’homme.

 

Une tout autre cause

Dans certains cas, ni le blé ni le gluten ne sont à l’origine des symptômes. En général, éviter le gluten, c’est aussi éviter des aliments communs, souvent malsains, ayant subi une forte transformation. Les personnes qui évitent le gluten préparent leur nourriture à la maison plus souvent qu’elles ne sortent pour manger. Si vous éliminez la malbouffe et mangez davantage d’aliments entiers (comme lorsque vous cuisinez à la maison), vous finissez par suivre un régime qui est plus nutritif, vous permettant ainsi de vous sentir bien mieux que lorsque vous mangiez des aliments prêts-à-servir contenant du gluten. Chez d’autres personnes, le soulagement apparent des symptômes pourrait simplement être attribuable à l’effet placebo, lequel se présente lorsque l’on adopte de nouvelles habitudes auxquelles l’on croit. Pendant un certain temps, le régime sans gluten semble aider, mais cet effet finit généralement par se dissiper. Il est également possible que ces symptômes soient en réalité le résultat d’un autre malaise. Si vous souffrez de malaises gastro-intestinaux inexpliqués ou d’autres types de symptômes, visitez votre médecin de famille avant de les associer au gluten ou au blé. Vous pourriez souffrir d’un malaise aisément soigné ou encore d’une maladie plus grave qui ne ferait que s’empirer le temps que vous éliminiez le gluten de votre régime. Si le gluten, le blé ou les FODMAP vous causent réellement des problèmes, prenez rendez-vous avec un diététiste professionnel pour vous assurer de suivre un régime équilibré qui saura aussi soulager vos symptômes.


Publié pour la première fois dans le bulletin Du coeur au ventreMC numéro 191 – 2014
1. Nijeboer P et al. Non-celiac Gluten Sensitivity. Is it in the Gluten or the Grain? Journal of Gastrointestinal and Liver Diseases. 2013;22(4):435-40.
2. Biesiekierski JR et al. No Effects of Gluten in Patients With Self-Reported Non-Celiac Gluten Sensitivity After Dietary Reduction of Fermentable, Poorly Absorbed, Short-Chain Carbohydrates. Gastroenterology. 2013;145:320-8.
3. Wikipedia. History of Bread. Available at: http://en.wikipedia.org/wiki/History_of_bread. Accessed: 2014-10-23.
4. De Lorgeril M, Salen P. Gluten and wheat intolerance today: are modern wheat strains involved? International Journal of Food Sciences and Nutrition. 2014;65(5):577-81.