Les bactéries sont partout. On estime que cinq quintillions (5×1030) de bactéries existent sur Terre, une biomasse collective qui surpasse celle de toutes les plantes et de tous les animaux combinés. Le tractus intestinal à lui seul abrite 100 000 000 000 000(1014) bactéries, ce qui représente plus de dix fois le nombre de cellules qui composent le corps humain.1 L’écosystème diversifié qui existe dans le côlon typique d’un adulte renferme des colonies d’à peu près 1 000 à 1 200 différentes espèces de ces organismes unicellulaires sans noyau dont la taille est beaucoup plus petite que celle des cellules humaines.2

Il est intéressant de noter que la diversité des espèces varie d’une personne à l’autre et même chez une seule personne au cours de sa vie. Malgré les vastes recherches scientifiques, il existe toujours des incertitudes par rapport à ce qui influence la croissance bactérienne et à l’impact potentiel que ces microorganismes exercent sur la santé. Certains facteurs sont cependant connus pour leurs effets sur le nombre et la variété de bactéries dans le tube digestif. Ils comprennent entre autres :

  • la méthode d’accouchement
  • la diète et le mode de vie
  • la présence de maladie
  • l’utilisation de certains médicaments (surtout les antibiotiques)
  • l’emplacement géographique de la résidence
  • la nationalité et
  • les changements physiologiques normaux associés à l’âge.

La science a même démontré que les personnes qui habitent ensemble sont plus susceptibles d’avoir un écosystème de microorganismes intestinal (microbiote) qui se ressemble.

Au fil du temps notre relation symbiotique avec les bactéries est devenue tellement complexe que les scientifiques n’arrivent toujours pas à en saisir toutes les subtilités. Fondamentalement, les bactéries peuvent vivre et croître dans notre corps en consommant les résidus d’aliments non absorbés (prébiotiques) dans notre gros intestin, endroit qui abrite la plus forte concentration de bactéries de tout le corps. Les selles seraient composées d’au moins 60 % de bactéries.

En tant qu’hôtes, nous bénéficions des bactéries puisqu’elles aident à la digestion des glucides (procédé chimique appelé fermentation) et à la synthèse des vitamines essentielles et des acides aminés tels que la vitamine K et la biotine. De grandes colonies de bonnes bactéries (probiotiques) empêchent la prolifération de mauvaises bactéries (pathogènes) qui peuvent entraîner la maladie.

 

Les probiotiques sont des organismes vivants qui ont un effet bénéfique sur l’hôte humain lorsqu’ils sont ingérés en quantités adéquates.

Les prébiotiques sont des composantes alimentaires non digestibles qui peuvent nourrir des colonies de bonnes bactéries afin qu’elles prolifèrent et affectent avantageusement l’hôte humain.

 

L’équilibre des bonnes et mauvaises bactéries

Afin de garder l’équilibre entre les bonnes et les mauvaises bactéries, le système immunitaire maintient une inflammation de faible intensité en permanence dans les intestins. Cela permet au corps de provoquer une réponse immunitaire forte aux bactéries pathogènes tout en demeurant tolérant par rapport aux bactéries bénéfiques. Certaines maladies et certains troubles caractérisés par une inflammation intestinale comme les allergies, la diverticulite, la maladie inflammatoire de l’intestin et le syndrome métabolique peuvent perturber l’équilibre. Chez les personnes plus âgées, il se produit aussi un déclin général du fonctionnement du système immunitaire, ce qui entraîne un état inflammatoire chronique de faible intensité dénommé « inflamm-âge » partout dans le corps.1 On ignore toutefois si une augmentation de la croissance de bactéries pathogènes chez les personnes plus âgées favorise l’inflamm-âge ou si l’inflamm-âge lui-même encourage la croissance de ces mauvaises bactéries. Des carences nutritionnelles et l’affaiblissement des tissus chez la population âgée peuvent aussi déclencher une réponse immunitaire plus forte aux bactéries symbiotiques présentes dans l’intestin.

 

Changements démographiques

À compter de juillet 2009, 4,7 millions d’aînés âgés de 65 ans et plus habitaient le Canada, représentant 13,9 % de la population.3 Selon les plus récentes projections, cette proportion passerait à 25 % de la population d’ici la fin de la décennie 2030.3 Étant donné que l’espérance de vie continue d’augmenter, de plus en plus de Canadiens atteignent leurs neuvième et dixième décennies. En 2009, on comptait 6 000 Canadiens de 100 ans et plus et le nombre de centenaires pourrait atteindre plus de 17 000 au début de la décennie 2030.3 La détérioration de la santé accompagne souvent le vieillissement. Les aînés connaissent souvent des problèmes du tube digestif, qu’il s’agisse de problèmes de motilité (difficulté à mastiquer ou à avaler et la constipation), des carences nutritionnelles entraînées par une diminution de l’absorption de certains nutriments (généralement le calcium, le fer et la vitamine B12) ou la présence de maladie (65 % des personnes de plus de 85 ans sont atteintes de diverticulose colique). À mesure que le corps vieillit, l’écosystème bactérien intestinal change, bien que les détails des transformations ne soient toujours pas bien compris.

 

Le microbiote au fil des années

Une étude exceptionnelle récemment publiée dans Public Library of Science s’est penchée sur 84 adultes d’une zone géographique restreinte en Italie pour étudier les différences liées à l’âge par rapport aux microorganismes intestinaux et au statut inflammatoire.4 Contrairement à d’autres études préalables, les chercheurs n’ont pas tout simplement groupé les sujets en de vagues catégories d’âge, adultes plus jeunes et adultes âgés. Ils ont plutôt évalué tous les stades de la vie adulte en divisant les sujets en trois groupes précis : 20 jeunes adultes (24 à 40 ans), 43 aînés (59 à 78 ans) et 21 centenaires (99  à 104 ans). La moitié des personnes du groupe d’aînés étaient des enfants des centenaires, et pour cette raison, les chercheurs les ont groupés dans un quatrième groupe aux fins d’analyse.

Fait intéressant, les résultats ont démontré que les changements de l’écosystème intestinal ne suivent pas une relation linéaire avec l’âge, mais plutôt que la différence entre le microbiote intestinal chez les jeunes adultes et les aînées est très petite comparativement à celle observée entre les centenaires et les adultes de 65 ans et moins. Les constatations de cette étude suggèrent qu’il existe une stabilité relative de l’écosystème intestinal jusqu’à l’âge de 65 ans environ, après quoi le processus du vieillissement commence à exercer un effet.

Deux principaux groupes de bactéries, Bacteroidetes et Firmicutes, étaient les plus souvent présents dans les intestins des sujets, et ce, pour tous les groupes d’âge, bien qu’il y avait des changements importants dans la proportion relative des sous-groupes de Firmicutes chez les centenaires. Les Firmicutes produisent le butyrate, un acide gras à chaîne courte qui est une source importante d’énergie pour les cellules intestinales et qui joue un rôle protecteur contre la maladie inflammatoire de l’intestin. Les chercheurs ont trouvé de plus faibles quantités de producteurs de butyrate chez les centenaires que chez les personnes d’autres groupes d’âge. En revanche, les intestins des centenaires contenaient une concentration plus élevée de Proteobacteria, un autre groupe bactérien qui dans certaines circonstances (p. ex. présence d’inflammation) peut provoquer la maladie. En ce qui concerne l’inflammation, la proportion des centenaires démontrant un score d’inflammation élevé était sensiblement plus élevée que chez les personnes d’autres groupes d’âge.

 

Comment être un bon organisme hôte

En raison d’une meilleure compréhension de l’impact du microbiote intestinal sur la santé, on a tenté de manipuler sa composition, principalement par les probiotiques et les prébiotiques. Il est important de se souvenir que chaque mécanisme d’action des probiotiques est lié à la souche, ce qui signifie que toutes les différentes variétés de microorganismes ne produiront pas les mêmes résultats.4 Il faut également savoir que bien que Santé Canada ait établi des règles quant à la qualité des probiotiques vendus en formes posologiques pharmaceutiques (p. ex., comprimés, gélules), il n’existe actuellement aucune réglementation à l’égard des bactéries probiotiques présentes dans les aliments.

Pour que les probiotiques exercent un effet sur la santé de l’hôte, ils doivent demeurer viables lors du processus de fabrication et de l’ingestion. Bien que les aliments renfermant des probiotiques offrent sans doute des bienfaits nutritionnels, il est peu probable qu’ils sauraient fournir suffisamment de probiotiques pour obtenir l’effet désiré. Les suppléments de probiotiques fonctionnent habituellement mieux que les probiotiques que l’on trouve dans les aliments, tout simplement en raison de la quantité et de la stabilité des organismes.

Le tube digestif change avec l’âge, mais il existe des stratégies pour promouvoir l’équilibre des bactéries intestinales. Consommer des aliments nutritifs tels que ceux décrits dans le Guide alimentaire canadien aide à prévenir des carences en micronutriments, affections communes chez les ainés. Un diététiste professionnel peut aider à préparer un plan de repas pour s’assurer que votre diète est adéquate et pour minimiser toute interaction médicament-nutriment. Quoique la littérature scientifique soit limitée à ce sujet, l’utilisation de probiotiques pourrait aussi être bénéfique dans la prévention de la perturbation de l’environnement intestinal, surtout à la suite d’une antibiothérapie.


Publié pour la première fois dans le bulletin Du coeur au ventreMC numéro 179 – 2011
1. Rambaud JC et al. Gut Microflora Digestive Physiology and Pathology. Paris: John Libbey Eurotext; 2006.
2. Biagi E et al. Ageing of the human metaorganism: the microbial counterpart. Age. Published online: 24 February 2011.Available from SpringerLink.com. Accessed 2011-08-31
3. Statistics Canada. Seniors page. Available at: http://www.statcan.gc.ca/pub/11-402-x/2010000/chap/seniors-aines/seniors-aines-eng.htm. Accessed September 12, 2011.
4. Biagi E et al. Through Ageing, and Beyond: Gut Microbiota and Inflammatory Status in Seniors and Centenarians. PLoS One. 2010;5(5):e10667. Available from www.plosone.org. Accessed 2011-08-31.
5. Saulnier D et al. Mechanisms of probiosis and prebiosis: considerations for enhanced functional foods. Current Opinion in Biotechnology. Published online: 24 February 2009. Available from www.sciencedirect.com. Accessed 2011-09-14.