Voici un résumé de l’allocution prononcée par le Dr David Israel à la réunion d’avril du CSIR (Council for Scientific and Industrial Research) et de la FCIC (Fondation canadienne pour l’iléite et la colite), une soirée partagée avec le Dr Steven Arvidson (médecin naturopathe). Le Dr Israel fait une analogie entre le processus inflammatoire des MII et l’application active de la loi au sein d’une communauté.

Les maladies inflammatoires de l’intestin sont des affections chroniques dont la cause est inconnue et qui sont inguérissables. Les changements qui se produisent dans le système GI peuvent déclencher plusieurs symptômes différents qui ne sont pas propres aux MII, mais qui reflètent plutôt des changements dans la fonction intestinale. Les douleurs abdominales, la diarrhée et les nausées sont des effets secondaires communs de bon nombre d’affections, dont les MII; par conséquent, les manifestations en soi de ces symptômes sont d’une valeur limitée dans notre compréhension des MII. Évidemment, pour les patients les symptômes sont très importants, car ils peuvent être incapacitants, les empêcher de manger, limiter leurs activités et, à l’occasion, les clouer au lit.

De nombreux patients essaieront tous les remèdes possibles pour se sentir mieux. La plupart consulteront un médecin sur une base régulière, mais jusqu’à 50 à 70 % se tourneront vers la médecine parallèle pour les aider, habituellement sans en informer leur médecin. Les manipulations diététiques sont courantes, au même titre que les préparations à base de plantes médicinales et la naturopathie.

Le processus inflammatoire est au cœur de la MII. L’inflammation est un phénomène normal et important dans le corps humain, mais dans le cas de la MII il y a réponse exagérée et mal contrôlée du système immunitaire. Le système immunitaire agit comme une équipe spéciale de travail – comme la police. Ce corps spécial de police contrôle l’entrée dans la « communauté » et identifie les intrus et les hors-la-loi. Tout ce qui n’est pas « selon les règles » est rapidement et efficacement isolé ou tout simplement éliminé.

Quels services valables un corps de police devrait-il fournir à une communauté? Il applique une série de règlements approuvés par la communauté. Ces règlements peuvent comprendre :

  • l’identification des membres de la communauté pour s’assurer que les règlements sont respectés,
  • le pouvoir de s’occuper des intrus et des contrevenants avec la force que leur accorde la communauté, et
  • le pouvoir de faire venir des renforts au besoin.

La communauté établit le système de valeurs que la police doit adopter, de sorte que les corps policiers varient grandement d’une communauté à l’autre (tout comme les systèmes immunitaires diffèrent d’une personne à l’autre).

Comment est-ce que cela s’apparente à la fonction de l’intestin pendant le processus inflammatoire?

Imaginez que la paroi intestinale est une frontière internationale. Il existe des parois et des obstacles physiques différents pour protéger la frontière contre l’invasion par les bactéries, les produits alimentaires, les drogues et autres matières. Quelques membres du corps policier font des patrouilles de routine pour se débarrasser des intrus non sollicités. Les membres du corps policier ont une excellente mémoire et peuvent généralement faire rapidement la différence entre les bons et les méchants. Ils protègent les mouvements des aliments (les bons), mais limitent ceux de certaines bactéries (identifiées au préalable comme faisant partie des méchants).

L’intestin utilise des signaux spéciaux pour appeler des renforts de parties éloignées du corps pour qu’ils viennent l’aider quand il est en état de crise. Différents messages (ou appels à l’aide) soulèvent différents genres d’aide, selon la situation. Une fois la crise surmontée, un processus de résolution est mis en branle pour permettre aux renforts de retourner à leur site principal plus loin dans le corps, ne laissant que les quelques gardiens originaux en place.

Pour que ce plan complexe fonctionne convenablement, le système policier doit être très sophistiqué et doit adhérer à des procédures rigoureuses. Plusieurs évènements différents peuvent enclencher le processus, et les policiers doivent suivre les procédures qui régissent leur réponse à un problème particulier. Il est primordial que les policiers n’attaquent jamais les bons citoyens de la communauté. Tous les membres de la communauté sont tenus de porter des cartes d’identité afin que les agents patrouilleurs puissent rapidement vérifier s’il s’agit d’un ami ou d’un ennemi. Pour assurer la sécurité de la communauté, il est essentiel que le système de sécurité soit inviolable et autocorrectif. Dans l’intestin, cela signifie que la nourriture est autorisée à passer librement, mais que les mouvements des toxines et des bactéries sont limités. Que se produit-il quand ce système complexe fait défaut et que le système de cartes d’identité, habituellement efficace, n’arrive plus à distinguer les bons citoyens des méchants? Il arrive parfois dans une communauté qu’une aide externe supplémentaire soit nécessaire. Qui se souvient d’une émeute qui a éclaté dans le centre-ville habituellement paisible de Vancouver après un certain match de hockey? Qu’a fait la police? Elle a fait venir des renforts d’autres communautés pour l’aider à gérer la crise. Une fois que la situation est revenue à la normale, les renforts sont retournés dans leur propre communauté.

La police doit agir rapidement pour barrer tous les accès à la communauté et boucler quelques pâtés de maisons pour circonscrire le problème. De cette façon, aucun nouvel élément ne peut s’y introduire et aggraver la situation, et les choses peuvent se calmer. Mais si les rues demeurent fermées trop longtemps, le transport en commun, le ravitaillement en vivres et la collecte des ordures sont tous interrompus. Alors qu’un blocage peut fonctionner à notre avantage temporairement, il peut aussi créer de sérieux problèmes à long terme s’il dure trop longtemps.

Les policiers anti-émeute peuvent décider d’utiliser du gaz lacrymogène, du gaz poivré, des tuyaux d’arrosage ou des armes vraiment dangereuses, selon la situation. Il est bon de savoir que toutes ces armes sont à la disposition de la police, mais il y a toujours la crainte que des personnes innocentes pourraient se trouver dans la « zone de guerre ». Alors, s’il n’est pas possible de faire la distinction entre les bons citoyens et les méchants, nous avons un problème. Dans l’intestin, l’assaut avec d’armes aussi puissantes peut occasionner de l’enflure, une mauvaise absorption des aliments et des changements dans la motilité. Ces armes causent également de la fièvre, de la diarrhée et des nausées. La présence de sang dans les selles est un résultat de la destruction que ces armes peuvent causer.

Des facteurs tels que les techniques auxquelles la police a recours, la rapidité avec laquelle elle agit et son niveau de tolérance varient d’une communauté à l’autre. À certains endroits, la politique de la police est stricte et la justice est rendue promptement, tandis qu’à d’autres endroits, la police est complaisante et a la mémoire courte. Dans certaines juridictions, il existe une milice très puissante, dans d’autres, c’est le combat corps à corps. Cela s’apparente au rôle important que jouent nos prédispositions génétiques et comment celles-ci influent sur la façon dont les symptômes se manifestent. La génétique est un facteur important dans les MII. La fréquence de MII dans les différents pays du monde est extrêmement variable, allant de très élevée dans le nord-est de l’Europe, à très rare en Asie. Les frères et sœurs des patients atteints de MII sont également beaucoup plus à risque de développer une MII. Il y a des marqueurs chromosomiques spécifiques associés au risque accru de contracter la maladie de Crohn. Ce qui est encore plus intéressant à noter c’est qu’il existe des modèles particuliers d’animaux où des scientifiques ont eu recours au génie génétique pour éliminer un des signaux utilisés dans le processus d’identification ou pour réguler le mouvement « de la police » à l’intérieur et à l’extérieur de l’intestin. Ces animaux ont développé des maladies semblables aux MII. Dans d’autres expériences, le blocage d’un certain signal a mis fin à l’inflammation pendant plusieurs mois, et cette procédure est déjà disponible pour des essais chez l’humain. Le code génétique a beaucoup à faire avec la façon dont les forces policières du corps agissent et interagissent, mais la génétique en soi ne peut pas tout expliquer. Il faut de nombreuses générations pour qu’un changement, même le plus infime, s’opère au niveau du codage génétique. Alors comment pouvons-nous expliquer les observations faites concernant les changements dans la fréquence des MII chez les itinérants? Nous savons que les personnes qui émigrent de pays où l’incidence de MII est faible développent davantage de MII lorsqu’elles déménagent dans des pays comme le Canda ou le R.-U. où l’incidence de MII est plus élevée. Si l’on regarde le peuple juif, on peut très bien constater ce phénomène important. L’héritage génétique des Juifs a plus en commun avec la nation qu’avec leurs voisins. Toutefois, des études démontrent que la fréquence des MII varie en fonction de l’emplacement courant, taux élevé en Russie, faible taux en Asie. Ces études de la population nous montrent l’importance de l’environnement chez les MII en plus des influences génétiques. Il y a des différences dans les aliments, les additifs alimentaires, les bactéries, le mode de vie et les systèmes de soins de santé qui contribuent d’une manière quelconque à l’expression des MII.

Les choses sont encore plus complexes lorsque nous portons notre attention sur les populations plutôt que sur les individus. Nous savons que la MII se présente différemment d’une personne à l’autre. Certains patients développent des sténoses, d’autres des fistules. Chez certains, l’inflammation est limitée, alors que chez d’autres la maladie est généralisée. Certaines personnes éprouvent des problèmes d’articulations, d’autres des maladies du foie ou de la peau. Certaines ont besoin de beaucoup de médicaments, d’autres n’ont presque pas de symptômes. Les variations d’une personne à l’autre sont énormes; on pourrait presque croire qu’il s’agit de maladies différentes. Voilà pourquoi le traitement des MII pose un tel défi. Il n’existe pas de remède miracle pour tous. Très souvent, la solution qui semble logique ne résiste pas aux vicissitudes de la vie, parce que la vie est beaucoup trop complexe et nos connaissances beaucoup trop limitées. Il existe de trop nombreuses variables. Ce qui a déclenché le processus peut différer d’une personne à l’autre, et ce qui le fait persister peut aussi différer.

Comment pouvons-nous savoir si un traitement est bon? Il n’est pas facile de savoir comment traiter les MII, parce que les patients ont besoin de plans individualisés. Une des plus importantes études sur les MII a été réalisée il y a 20 ans de cela, aux É.-U. Les personnes souffrant de la maladie de Crohn ont été traitées soit avec des stéroïdes, de la sulfasalazine, de la 6-MP ou un placébo. Les stéroïdes ont mieux fonctionné que les placébos. Chose surprenante toutefois, 30 % des patients qui ont reçu le placébo ont connu une rémission. Au cours de la deuxième phase de cette étude, les placébos ont été tout aussi efficaces que les autres agents pour le maintien de la rémission. Cela nous indique qu’un nombre important de patients, soit jusqu’au tiers des patients, se porteront mieux pendant une période pouvant aller jusqu’à deux ans. C’est pourquoi les rapports sur des cas isolés ou les études mal conçues ne sont d’aucune utilité pour les MII. Au contraire, ils nuisent et portent à confusion. Les diètes spéciales qui guérissent supposément les MII ne s’adressent qu’aux symptômes, pas à l’inflammation. Bien qu’il soit possible que le patient soit un peu plus confortable, le processus morbide est toujours actif. Les antibiotiques peuvent aider, mais encore là, ils ne sont pas efficaces pour tout le monde.

Comme je l’ai mentionné précédemment, la majorité des patients atteints de MII essaieront des médecines parallèles. Conformément à l’analogie représentée ici, les médecines naturelles offrent une approche différente pour encourager « les renforts » à retourner chez eux. En grande partie, les adultes n’ont rien à perdre à essayer des thérapies différentes, mais c’est une situation tout à fait différente pour les enfants. Le temps que le corps a besoin pour grandir et le cerveau pour se développer est une période cruciale et sensible. Il est extrêmement important pendant cette période de trouver le traitement optimal, de porter attention à la nutrition et de ne pas négliger les déficiences en nutriments.

Loin de moi l’idée de sous-entendre que nous ne devrions pas chercher des solutions de rechange ou de nouvelles approches. Il faut garder l’esprit ouvert. Toutefois, nous devrions être systématiques et prudents dans nos recherches, afin de pouvoir établir clairement les avantages de toute nouvelle méthode sans perdre les bienfaits que nous connaissons déjà.


David Israel, M.D., FRCPC, Gastroentérologue pédiatre,
Hôpital pour enfants de la Colombie-Britannique
Publié pour la première fois dans le bulletin Du coeur au ventreMC numéro 108 – Juillet/Août 1998