Des sulfamides? AINS? Je m’en fiche!

J’ai du yogourt pour ma MII!!!

Pour ceux d’entre vous qui trouvent une telle notion absurde, sachez que cette déclaration n’est peut-être pas aussi farfelue que vous pourriez penser. Vu la menace en progression rapide que représentent les bactéries résistantes aux antibiotiques, les chercheurs médicaux se penchent de plus en plus sur le traitement probiotique comme moyen de prendre le dessus sur le dilemme des antibiotiques. Le traitement par probiotiques est un domaine d’études relativement peu exploré, selon lequel une personne ingère des bactéries non pathogènes vivantes pour prévenir ou soulager divers troubles médicaux. Il existe une large gamme de probiotiques mis en marché pour le traitement de maladies gastro-intestinales, dont les yogourts « à formulation spéciale ». Toutefois, en dépit des assertions à cet effet, des études ont démontré que bon nombre de ces produits n’ont pas la capacité d’exercer un effet thérapeutique important.

Les probiotiques sont des microorganismes normalement présents dans l’intestin humain, ou la « flore microbienne intestinale » et sont essentiels au maintien de la fonction gastro-intestinale normale. Des perturbations de la flore comme telle ou de la capacité du corps d’interagir convenablement avec la flore ont été liées à la pathogénie de divers troubles intestinaux chroniques. Ces résultats ont incité des chercheurs à développer de nouvelles façons de modifier l’écosystème intestinal complexe comme moyen de thérapie et ont amené la collectivité médicale à intensifier ses efforts en vue de réduire l’usage non justifié d’antibiotiques. Les probiotiques ont un attrait particulier en ce sens que les souches bactériennes couramment utilisées, proviennent de lactobacilles, de bifidobactéries et d’entérocoques se trouvent déjà dans l’intestin, témoignant ainsi de leur innocuité relative.

L’innocuité n’est qu’une des caractéristiques qui déterminent le choix de probiotique. Parmi les autres caractéristiques que devrait posséder un probiotique idéal pour mieux exercer son rôle thérapeutique, mentionnons :

  • la capacité de survivre les conditions rigoureuses du tractus GI supérieur pour se rendre à son site d’action,
  • la capacité d’adhérer aux cellules épithéliales de la paroi intestinale et de la coloniser,
  • la capacité de faire concurrence aux microorganismes pathogènes pour les nutriments et les sites de colonisation,
  • la capacité de sécréter des substances semblables à des antibiotiques que l’on appelle bactériocines, et
  • la capacité de fournir des avantages nutritionnels grâce à la synthèse des vitamines1.

D’autres probiotiques actuellement à l’étude ont également démontré la capacité fort avantageuse de stimuler le système immunitaire; certains ont même exhibé des effets anticancéreux1. Naturellement, il serait difficile de trouver une seule souche bactérienne exhibant toutes ces qualités. C’est pour cette raison que les médecins administrent souvent des mélanges de probiotiques.

Les probiotiques ont également été étudiés pour le traitement de la colite ulcéreuse. Dans un article rédigé par Kruis et al.2 on comparait l’efficacité de la souche probiotique Escherichia coli, Nissle 1917, à la mésalazine. Sur un total de 222 patients observés pendant un an, 36,4 % des patients recevant le probiotique ont connu des rechutes, comparativement à 33 % des patients recevant la mésalazine. Les chercheurs ont donc conclu que la souche E. coli Nissle 1917 avait le même effet thérapeutique que la mésalazine dans la prévention d’attaques aiguës de colite ulcéreuse.

Une autre étude préliminaire menée par Ishikawa et al.3 avait pour but de tester l’effet de l’administration de 100 ml par jour de lait fermenté à des personnes souffrant de colite ulcéreuse. On donnait à onze patients du lait additionné de souches provenant de bifidobactéries et de lactobacilles, tandis qu’on donnait à 10 autres patients du lait sans apport complémentaire. Il a été signalé que 73 % des patients recevant le probiotique demeuraient en rémission, comparativement à 10 % des patients recevant le lait sans apport complémentaire.

Des données cliniques préliminaires suggèrent également que les probiotiques pourraient être efficaces dans le traitement des symptômes de la maladie de Crohn. La levure Saccharomyces boulardii serait efficace dans la prévention ou la réduction de la durée de la diarrhée associée aux antibiotiques chez les patients atteints de la maladie de Crohn.De plus, une étude auprès de 28 patients, effectuée par Malchow et al.5 a démontré que E.coli Nissle 1917 avait réduit de 40% le taux de rechute chez les patients atteints de la maladie de Crohn, comparativement à un placebo.

En plus de ces formulations axées sur une maladie spécifique, les consommateurs ont maintenant accès à toute une gamme d’aliments et de suppléments vendus sans ordonnance alléguant des effets probiotiques. Toutefois, dans une étude effectuée au R.-U., il était mentionné que ces allégations étaient souvent sans fondement.6 Des produits et des suppléments alimentaires européens ont été analysés pour voir s’ils contenaient des cultures probiotiques actives, et il a été constaté que les quantités de bactéries étaient bien en deçà des quantités indiquées sur les étiquettes. Dans un rapport aux consommateurs nous touchant de plus près, CBC Marketplace a récemment diffusé un reportage où l’on comparait deux différentes marques de suppléments probiotiques sous forme de gélules. Les analyses initiales démontraient que les deux sortes de gélules contenaient plus d’un milliard de cultures probiotiques actives par gramme (on laissait entendre dans le reportage que les produits devaient contenir entre un million et un milliard de cultures par gramme pour être efficaces; ces chiffres correspondent aux doses administrées dans le cadre des études scientifiques contrôlées mentionnées plus haut). Or, des analyses effectuées deux semaines plus tard révélaient que le nombre de cultures actives était réduit à des concentrations beaucoup plus faibles que ce que prétendaient les étiquettes. Dans le rapport de Marketplace, on avait également analysé quatre marques de yogourt disponibles au Canada qui alléguaient contenir des cultures probiotiques complémentaires. Encore une fois, la plupart des produits contenaient plus d’un million de cultures actives selon les analyses initiales, mais des analyses effectuées deux semaines plus tard révélaient des baisses marquées du nombre de bactéries viables.

Quoique certains des yogourts analysés contenaient plus d’un million de cultures probiotiques actives vivantes au moment de l’ingestion, ces chiffres ne garantissent pas que des effets thérapeutiques ou des améliorations s’ensuivraient. Une étude menée par Wendakoon et al.8 à l’Université de l’Alberta a démontré qu’une préparation au yogourt probiotique était inefficace pour réduire le nombre de Helicobacter pylori (l’organisme communément associé aux ulcères duodénaux et gastriques) qui se trouvent dans le tractus gastro-intestinal, en dépit des résultats indiquant que les cultures probiotiques sont efficaces dans l’inhibition des cultures H. pylori in vitro (en laboratoire).

Bien que ces résultats puissent être décourageants pour les personnes qui croient fermement aux traitements probiotiques, le potentiel réel des probiotiques en ce qui a trait à la santé gastro-intestinale n’a pas encore été établi puisque la recherche dans ce domaine innovateur n’en est qu’à ses débuts. À mesure que notre compréhension du milieu complexe des micro-organismes dans l’intestin humain s’approfondira, nous serons en mesure de façonner les traitements probiotiques pour qu’ils deviennent des options efficaces et importantes en remplacement des traitements conventionnels de la MII. Par ailleurs, l’usage des probiotiques bénéficiera des initiatives récentes entreprises par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture et par l’Organisation mondiale de la Santé9 visant à réglementer l’usage des probiotiques dans les suppléments et les produits alimentaires en vente libre. En améliorant les procédures d’assurance de la qualité et en tenant les fabricants responsables des allégations santé qu’ils font dans leur publicité, les nouvelles lois donneront aux consommateurs une confiance accrue dans les probiotiques qu’ils utilisent pour améliorer leur santé globale.


Andrew Ming-Lum, BScH
Publié pour la première fois dans le bulletin The Inside Tract® numéro 138 – Juillet/Août 2003
1. Macfarlane, G.T., et al. (2002) Probiotics, infection and immunity [Gastrointestinal infections]. Current Opinion in Infectious Diseases 15(5):501-506
2. Kruis, W., et al. (2001) Maintenance of remission in ulcerative colitis is equally effective with Escherichia coli Nissle 1917 and with standard mesalamine. Gastroenterology 120:A139
3. Ishikawa, H., et al. (2000) Randomized controlled trial of the effect of Bifidobacterium-fermented milk on ulcerative colitis. Gastroenterology 118:A4171
4. McFarland, L.V., et al. (1995) Prevention of beta-lactam-associated diarrhea by Saccharomyces boulardii: a prospective study. Gastroenterology 90:439-448
5. Malchow, H.A., et al. (1997) Crohn’s disease and Escherichia coli. A new approach in therapy to maintain remission of colonic Crohn’s disease? Journal of Clinical Gastroenterology 25:653-658
6. Hamilton-Miller, J.M.T., et al. (1999) Public health issues arising from microbiological and labelling quality of foods and supplements containing probiotic microorganisms. Public Health Nutrition 2(2):223-229
7. Crowe, K., et al. (2003) Probiotics. CBC Marketplace, Aired: March 25th 2003. http://www.cbc.ca/consumers/market/files/food/yogurt/
8. Wendakoon, C.N., et al. (2002) Lack of therapeutic effect of a specially designed yogurt for the eradication of H. pylori infection. Digestion 65(1)16-20
9. Joint FAO/WHO Working Group Report on Drafting Guidelines for the Evaluation of Probiotics in Food. London, Ontario, Canada, April 30 and May 1, 2002 http://www.agr.gc.ca/food/nff/pdfdocs/probiotics.pdf