MII et les repas équilibrés

Tout compte fait, un message bien connu commence à émerger : une alimentation équilibrée riche en fruits, noix et légumes et qui ne s’appuie pas fortement sur certaines sortes de viande (comme les viandes rouges, transformées ou frites) pourrait diminuer le risque de développer la MII et pourrait aussi aider les personnes qui en souffrent déjà à limiter les poussées actives.

 

La maladie inflammatoire de l’intestin (MII) est un terme collectif utilisé pour désigner un groupe d’affections intestinales, notamment la maladie de Crohn et la colite ulcéreuse. Dans la quête pour mieux comprendre la MII, de nombreuses études récentes ont examiné l’effet d’aliments particuliers sur le développement de la maladie et la gestion de ses poussées actives.1 Les chercheurs ont constaté que bien que certains aliments semblent être associés à un risque accru de la MII et de poussées actives, d’autres auraient en revanche un effet protecteur.

 

Ce que nous savons

L’incidence de la MII dans certains pays, surtout ceux qui ont adopté une diète occidentale, a récemment augmenté de façon dramatique. Cette tendance est particulièrement préoccupante ici au Canada, puisque notre pays compte la plus haute incidence de cas déclarés de la MII dans le monde entier.2 Lorsque des familles s’établissent dans une différente région géographique, les enfants acquièrent le degré de risque représentatif de leur nouveau lieu de résidence tandis que les parents conservent le même risque qui existait dans leur emplacement précédent.1 De plus, chez les patients pédiatriques atteints de la maladie de Crohn, l’introduction d’une thérapie alimentaire strictement entérale (administration d’une alimentation spécialement formulée livrée au tractus gastro-intestinal par une sonde d’alimentation) réussit à maîtriser la maladie de façon importante, suggérant que la diète a un effet sur l’inflammation dans les intestins. Pour ces raisons et bien d’autres, nous savons que les facteurs environnementaux, en plus de la prédisposition génétique, jouent un rôle dans la MII. Les recherches continuent d’indiquer que la diète occidentale – typiquement riche en viande, lipides, sucre, additifs synthétiques et aliments transformés – est un facteur de risque important pour la MII. Certains aliments peuvent jouer un rôle dans la MII, et ce, de deux façons : ils pourraient avoir un effet direct sur les intestins ou ils pourraient bouleverser l’équilibre microbien, ce qui entraîne la perturbation de la muqueuse intestinale et finalement l’inflammation.

Tout compte fait, un message bien connu commence à émerger : une alimentation équilibrée riche en fruits, légumes et noix, et qui ne s’appuie pas fortement sur certaines sortes de viande (comme les viandes rouges, transformées ou frites) pourrait diminuer le risque de développer la MII et pourrait aussi aider les personnes qui en souffrent déjà à limiter les poussées actives.

Les patients souffrant de la MII, déjà vulnérables aux carences alimentaires puisque leur tube digestif est compromis par la maladie, évitent parfois certains types d’aliments qu’ils associent à l’activité de la maladie sans toutefois être certains que ces aliments provoquent véritablement leurs symptômes. Il peut être très difficile d’adopter une alimentation équilibrée lorsque l’on vit dans la peur constante que certains aliments provoquent de la douleur ou une poussée active. Cependant, la recherche actuelle devrait encourager davantage les personnes atteintes à inclure une variété d’aliments sains dans leur diète lorsque possible, puisque cela pourrait aider à diminuer le risque d’une rechute. Les points saillants des dernières études sont présentés ci-dessous.

 

Viande

Les études se penchant sur l’association entre la consommation de viande et la MII se sont avérées contradictoires, certaines suggérant un lien important et d’autres n’en démontrant aucun. Une étude d’envergure menée en France auprès de 67 581 femmes d’âge moyen a démontré une association entre la consommation totale de viande et poisson (œufs et produits laitiers exclus) et un risque accru de développer la MII.3 De même, une étude récente auprès de la population japonaise a établi une corrélation importante entre le nombre élevé de nouveaux cas de la maladie de Crohn et la consommation accrue de protéine dans la diète japonaise.1

Dans le cadre d’une petite étude qui s’est penchée sur 149 enfants chez qui l’on avait récemment diagnostiqué la maladie de Crohn et 251 participants témoins, les chercheurs ont constaté qu’une grande consommation de viande, d’aliments gras et de desserts correspondait à un risque élevé du développement de la maladie de Crohn chez les filles, tandis qu’une grande consommation de légumes correspondait à un faible risque chez les filles.1 Les chercheurs n’ont pas constaté ces corrélations chez les garçons dans le cadre de cette étude.

Une étude importante menée auprès de 20 686 hommes et femmes n’a trouvé aucune association entre les protéines ou tout autre macronutriment et la colite ulcéreuse, quoique l’étude ait utilisé des catégories très vagues. Par exemple, les chercheurs ont considéré les protéines comme un pourcentage de l’énergie totale consommée plutôt que d’examiner leurs sources précises (viande, poisson, noix, produits laitiers, légumineuses, etc.).

Dans une étude menée auprès de 191 patients atteints de colite ulcéreuse connaissant une rémission, la consommation de viande, surtout de viandes rouges et transformées, d’autres formes de protéines et d’alcool étaient associées à une rechute de la maladie.1 Cela ne veut pas dire que vous devriez éliminer la viande de votre diète, mais placez-en une portion modérée sur votre assiette en évitant la viande frite ou transformée autant que possible.

 

Poisson et noix

Dans une étude de 2011,4 des chercheurs ont analysé l’effet protecteur potentiel du poisson et des noix – les deux ayant des propriétés anti-inflammatoires connues – sur les décès liés à plusieurs maladies inflammatoires, y compris la MII. L’étude comptait 2 514 participants âgés de plus de 49 ans ayant rempli un questionnaire détaillé sur leurs habitudes alimentaires. Les chercheurs ont fait un suivi auprès des participants 15 ans plus tard et ont constaté que même une consommation modérée de noix avait un effet protecteur important contre la mort découlant d’affections inflammatoires, et ce, surtout chez les femmes. Les noix comportent un certain nombre de propriétés (entre autres, gras polyinsaturés, magnésium et antioxydants) qui, d’après les chercheurs, joueraient un rôle dans l’effet protecteur.

Les chercheurs ont été surpris de ne constater aucune association entre la consommation de poisson et les décès liés à la MII, ni chez les femmes ni chez les hommes, contrairement à de nombreuses autres études ayant démontré que la consommation de poisson avait un effet protecteur. Ils soulignent qu’ils ont étudié la mortalité et non l’incidence de ces maladies ou de poussées actives, ce qui signifie que le poisson pourrait avoir un effet bénéfique qui n’a tout simplement pas été analysé dans cette étude. Ils supposent aussi que les effets néfastes occasionnés par la friture du poisson pourraient neutraliser tout effet protecteur.

 

Fibres

Deux types de fibres proviennent de matières végétales, celles-ci ne pouvant être digérées par le corps humain sans l’aide de bactéries. Les fibres solubles peuvent absorber l’eau et se transformer dans les intestins en une substance ayant la consistance d’un gel tandis que les fibres insolubles ne peuvent pas absorber l’eau et fonctionnent comme un agent de masse afin de faciliter la digestion. La plupart des aliments qui contiennent des fibres comptent des quantités variées des deux types. Bien que nos sécrétions gastro-intestinales et enzymes ne puissent décomposer les fibres, à l’aide d’une microflore colique adéquate (bactéries et levures), on peut toujours en tirer des bienfaits nutritionnels. À titre d’exemple, certaines bactéries peuvent décomposer les fibres solubles pour produire des acides gras à chaîne courte y compris le butyrate qui réduit l’inflammation des muqueuses.1,5

Des études ont démontré que combiner des probiotiques à une alimentation riche en fibres qui contient des prébiotiques, peut améliorer l’équilibre dans les intestins des espèces de bactéries bénéfiques et nuisibles, prévenant ainsi l’inflammation qui peut être le résultat d’un déséquilibre du microbiote intestinal. Les prébiotiques sont des glucides précis qui nourrissent les probiotiques.

Les aliments riches en fibres contiennent aussi plusieurs substances bénéfiques, entre autres les flavonoïdes qui jouent un rôle dans la barrière intestinale et les antioxydants qui pourraient avoir un effet protecteur contre certains types d’inflammation. Quoique ces raisons portent les scientifiques à croire que les aliments riches en fibres alimentaires auraient un effet protecteur contre la MII, des recherches additionnelles sont requises pour le confirmer. Certaines études ont trouvé qu’une diète riche en fruits et légumes contenant une quantité élevée de fibres a un effet protecteur contre la MII.1 Mais, chose surprenante, la même étude importante menée auprès de 260 686 participants qui n’a trouvé aucune corrélation entre les protéines et le risque de colite ulcéreuse n’a établi aucun effet protecteur entre les fibres et la colite ulcéreuse.6

D’ici l’obtention de résultats de recherche additionnels, il serait sage de garder les grains entiers, les fruits et les légumes au menu. Les études révèlent constamment un lien entre un apport élevé en fibres alimentaires et la protection contre des affections gastro-intestinales comme la diverticulose colique, la constipation et même le cancer colorectal. Santé Canada considère qu’un aliment est une « source élevée de fibres » s’il contient entre 4 et 6 g de fibres par portion et une « source très élevée de fibres » s’il contient plus de 6 g de fibres par portion. Il est important de boire beaucoup de liquides avec les aliments riches en fibres afin d’obtenir des selles bien formées.

 

Légumes verts feuillus

Une étude récente a démontré que les nutriments provenant de légumes verts feuillus qui comprennent entre autres le brocoli, le chou frisé, le pak-choï – et oui, même les choux de Bruxelles – aident à renforcer le système immunitaire et ont un effet positif sur la composition et la quantité optimale pour la santé de bactéries dans les intestins.7

Comment cela fonctionne-t-il? Les lymphocytes intra-épitéliaux (LIE) sont des cellules situées juste en dessous de la muqueuse interne intestinale. Elles aident à réguler les bactéries et les levures dans l’intestin et à stimuler la croissance de la muqueuse épithéliale protectrice. Une perte de LIE provoque un déséquilibre du microbiote (une augmentation d’organismes pathogènes et une diminution d’organismes bénéfiques) ce qui affaiblit le système immunitaire et rend la muqueuse intestinale plus vulnérable à l’inflammation. Il existe des preuves selon lesquelles des altérations de la composition microbienne intestinale jouent un rôle causal dans la réponse inflammatoire des muqueuses chez les personnes atteintes de la MII.

Des chercheurs ont découvert que la consommation d’aliments tels que les légumes verts feuillus qui sont riches en AhR (une protéine qui fait partie des LIE) augmentait le nombre de LIE dans les intestins. Inversement, lorsque des souris ont été sont soumises à un régime dépourvu de légumes verts feuillus, ils ont constaté une perte dramatique de LIE chez elles. L’étude révèle que les légumes verts feuillus constituent non seulement une source importante d’AhR, mais aussi qu’une carence en AhR causée par une diète pauvre en légumes verts feuillus endommage les cellules épithéliales du côlon. Les chercheurs recommandent que des études additionnelles se penchant sur le rôle de l’AhR et sur l’apparition ou la rechute de la MII soient menées.

Même si vous n’aimez pas particulièrement les légumes verts feuillus par eux-mêmes, il existe plusieurs différentes sortes parmi lesquelles choisir et de nombreuses façons de les incorporer à vos repas. Les légumes verts feuillus sont délicieux lorsqu’ils sont mélangés avec des fruits pour faire un frappé rafraîchissant et sont, de cette façon, facilement intégrés à la diète.

 

Sucre

Il existe certaines preuves selon lesquelles une diète riche en sucre, tel que le sucre raffiné ou le glucose-fructose (dérivé du sirop de maïs) trouvés dans la plupart des desserts, des boissons gazeuses et d’autres aliments sucrés ou transformés, pourrait accroître le risque de développer la maladie de Crohn8 mais une importante étude de cohorte n’a démontré aucune association de risque entre le sucre et la colite ulcéreuse.6 De futures recherches sauront peut-être jeter plus de lumière sur toute corrélation entre le sucre et la MII. Référez-vous au numéro 180 du bulletin Du coeur au ventreTM pour un article parlant d’un chercheur qui théorise que les édulcorants artificiels pourraient être un facteur de risque même si le sucre en soi ne l’est pas. Les diètes riches en aliments sucrés sont plus susceptibles de comporter des quantités accrues d’édulcorants artificiels aussi bien que de sucre véritable.9 Comme avec tout autre aliment qui comporte potentiellement des risques, il faut consommer les sucreries en modération.

 

Conclusion

Lorsque des chercheurs du Danemark ont passé en revue des études sur la MII et l’alimentation, ils ont constaté de nombreux problèmes de méthodologie dans la majorité des études. C’était le cas surtout pour les études rétrospectives dans lesquelles l’exactitude à se souvenir et à documenter la consommation alimentaire, et ce, souvent longtemps après le fait, pourrait ne pas être fiable.1 Ils ont conclu que de futures études et celles en cours devraient fournir des données plus définitives. Entre temps, les recherches semblent corroborer ce que nos médecins et nos diététistes nous disent depuis des décennies – c’est une bonne idée d’adopter une diète équilibrée tel que le recommande le Guide alimentaire canadien. Cela représente souvent un défi pour les patients souffrant de la MII, surtout pendant des périodes où l’activité de la maladie est intense, mais puisqu’il existe des preuves selon lesquelles l’alimentation influe aussi sur le risque de rechute, ces personnes – et les membres de leur famille qui pourraient avoir un risque accru de la maladie – devraient autant que possible inclure une variété d’aliments santé sur leur assiette.


Publié pour la première fois dans le bulletin Du coeur au ventreMC numéro 182 – 2012
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1. Andersen V et al. Diet and risk of inflammatory bowel disease. Digestive and Liver Disease. 2011;doi:10.1016/j.dld.2011.10.001.
2. Bernstein CN et al. The epidemiology of inflammatory bowel disease in Canada: A population-based study. The AmericanJournal of Gastroenterology. 2006;101:1559-1568.
3. Jantchou P et al. Animal Protein Intake and Risk of Inflammatory Bowel Disease: The E3N Prospective Study. The American Journal of Gastroenterology. 2010;105(10):2195-201.
4. Gopinath B et al. Consumption of polyunsaturated fatty acids, fish, and nuts and risk of inflammatory disease mortality. American Journal of Clinical Nutrition. 2011;93:1073-9.
5. Aune D et al. Dietary fibre, whole grains, and risk of colorectal cancer: systematic review and dose-response meta-analysis of prospective studies. British Medical Journal. 2011;343:d6617.
6. Hart A R et al. Diet in the Aetiology of Ulcerative Colitis: A European Prospective Cohort Study. Digestion. 2008;77:57–64.
7. Li et al. Exogenous Stimuli Maintain Intraepithelial Lymphocytes via Aryl Hydrocarbon Receptor Activation. Cell. 2011;147:629-40.
8. Loftus, Jr E. Clinical Epidemiology of Inflammatory Bowel Disease: Incidence, Prevalence, and Environmental Influences. Gastroenterology. 2004;126:1504–1517.
9. Qin X. Impaired inactivation of digestive proteases by deconjugated bilirubin: The possible mechanism for inflammatory bowel disease. Medical Hypotheses. 2002;59(2):159-63.